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Il est des hommes que l’histoire finit par enfermer dans un seul événement. Mamadou Dia est de ceux-là. Dans la mémoire politique du Sénégal, son nom demeure encore largement associé à la crise de décembre 1962, à son affrontement avec Léopold Sédar Senghor, à son arrestation, à son procès et aux longues années de détention qui suivirent.
Pourtant, réduire Mamadou Dia à cette seule tragédie politique reviendrait à amputer considérablement une trajectoire exceptionnelle.
Avant d’être le chef du gouvernement renversé en 1962, il fut un enfant d’origine populaire, un élève brillant, un instituteur, un directeur d’école, un journaliste, un militant anticolonial, un parlementaire, un économiste, un théoricien de la coopération, un organisateur politique, un négociateur de l’indépendance, un homme d’État et un écrivain.
Il fut également un musulman profondément attaché à une conception morale de l’existence et de l’action publique.
Mamadou Dia naît officiellement le 18 juillet 1910 à Khombole, dans la région de Thiès. Il meurt à Dakar le 25 janvier 2009, après avoir traversé près d’un siècle d’histoire sénégalaise, africaine et mondiale.
Entre ces deux dates se déploie une existence qui épouse presque toutes les grandes étapes de l’émancipation politique de l’Afrique occidentale française : formation des élites africaines, montée du mouvement anticolonial, conquête sans relâche des libertés fondamentales, lutte pour l’autonomie, expérience de la Fédération du Mali, accession à l’indépendance, construction du nouvel État sénégalais, crise institutionnelle de 1962, emprisonnement et, enfin, retour à la vie civile et intellectuelle.
Mais le véritable fil conducteur de cette existence se trouve peut-être ailleurs. Toute sa vie, Mamadou Dia semble avoir poursuivi une même ambition : donner un contenu réel à l’indépendance. À ses yeux, le changement de drapeau ne pouvait suffire. La souveraineté politique devait être prolongée par une émancipation économique, sociale, culturelle et humaine.
C’est cette conviction qui permet de mieux comprendre l’homme, son action, ses combats, ses réussites, ses choix, ses adversaires et, finalement, son héritage.
*Chapitre I : De l’enfant de Khombole à l’éducateur et au militant*
Mamadou Dia voit le jour à Khombole, dans une famille musulmane. Son père, Samba Dia, est un Hal-pulaar né à Sinthiou Bamambé, dans l’actuel département de Kanel. Sa mère, Khoudia Ngom, est une Sérère originaire de l’ancien cercle de Bambey.
L’enfance de Mamadou Dia est marquée par les valeurs de la religion, du travail, de la discipline et de l’effort. En 1920, alors qu’il exerce le métier de garde-cercle, Samba Dia disparaît tragiquement dans un puits où l’aurait précipité un malfaiteur avec lequel il partageait ses menottes de service.
Mamadou Dia est encore jeune. Cette disparition brutale marque durablement son existence et contribue à lui faire connaître, très tôt, les difficultés auxquelles les familles modestes peuvent être confrontées.
Il reçoit d’abord une formation coranique avant de fréquenter l’école française. Il poursuit sa scolarité à l’École primaire supérieure Blanchot de Saint-Louis, où se révèle un élève particulièrement doué. Par la suite, il réussit au concours d’entrée à l’École normale William-Ponty, alors installée à Gorée.
Une particularité demeure attachée à sa naissance. Dans ses souvenirs, Dia expliquera que certains documents retrouvés de son père indiquaient une naissance en juillet 1911, alors que l’état civil administratif retenait 1910. Il attribuait cette différence à l’intervention d’un instituteur qui aurait avancé son âge afin de lui permettre de se présenter au concours d’entrée à l’École normale William-Ponty.
Au-delà de l’anecdote, cette incertitude illustre une réalité de l’époque : dans une société où l’état civil demeurait encore imparfait, l’avenir scolaire d’un jeune Africain pouvait dépendre de la vigilance d’un maître capable de discerner précocement ses aptitudes.
Mamadou Dia intègre finalement l’École normale William-Ponty, l’un des grands établissements de formation des futures élites de l’Afrique occidentale française. Il en sort instituteur. Avant l’homme politique, il faut donc voir l’éducateur. Il enseigne notamment à Saint-Louis, puis à Fissel, avant d’être nommé directeur de l’école régionale de Fatick, sise au quartier Ndouck.
Cette expérience revêt une importance particulière dans la formation de sa pensée. Le futur homme d’État découvre la société sénégalaise non depuis les bureaux de l’administration coloniale, mais dans les salles de classe et au contact quotidien des enfants, des familles et des populations.
Il connaît les difficultés du monde rural, les limites de l’instruction, les conditions de vie des catégories modestes et les aspirations d’une société sénégalaise en pleine transformation.
L’éducation devient ainsi l’un des fondements de sa conception de l’émancipation. Pour lui, la libération d’un peuple commence par celle de son intelligence. Ses années de formation sont également marquées par la précarité matérielle.
Dans sa jeunesse, à Saint-Louis, lorsqu’il manquait de moyens pour acheter des bougies ou disposer d’un éclairage suffisant pour étudier, il lui arrivait, avec d’autres camarades, de travailler sous les lampadaires de la rue. Certains témoignages évoquent également les difficultés alimentaires auxquelles étaient confrontés les jeunes élèves.
Cette expérience de la privation permet de mieux comprendre la place qu’occuperont plus tard l’éducation, l’agriculture et l’amélioration des conditions de vie des populations rurales dans son programme politique. Dia n’est donc pas seulement un homme qui parle du peuple. Il vient de ce peuple et en connaît les difficultés.
Peu à peu, l’instituteur devient observateur de la société. Il s’intéresse aux questions économiques et sociales. Il écrit. Il s’engage. En 1946, il est élu conseiller général. Son entrée dans la vie publique apparaît alors comme le prolongement d’un engagement social qui va progressivement prendre une dimension politique nationale.
*Chapitre II : Le militant nationaliste, le parlementaire et le penseur de l’économie africaine*
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la vie politique sénégalaise connaît de profondes transformations. Mamadou Dia se rapproche de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) de Me Lamine Coura Guèye, puis s’en éloigne rapidement, estimant que cette formation ne répond plus suffisamment aux aspirations nouvelles de l’Afrique.
C’est dans cette période qu’il rencontre véritablement Léopold Sédar Senghor. Les deux hommes présentent des tempéraments et des profils différents, mais leur complémentarité politique est remarquable.
Senghor est le poète, l’intellectuel, le parlementaire et le diplomate.
Dia est l’organisateur, l’homme de terrain, le gestionnaire, le stratège électoral et le défenseur du monde rural.
En 1948, leur rupture avec Lamine Guèye conduit à la création du Bloc démocratique sénégalais (BDS). Senghor en assume la présidence et Dia le secrétariat général. Le tandem va jouer un rôle déterminant dans la conquête politique du Sénégal.
Dia comprend rapidement que la bataille politique ne peut être gagnée uniquement dans les centres urbains. Il faut aller vers les villages. Il sillonne les campagnes, rencontre les populations, noue des relations avec les notables et les responsables locaux et construit progressivement un réseau politique particulièrement efficace. Cette connaissance du terrain contribue largement à l’implantation du BDS.
Mais, parallèlement à son activité politique, Dia développe une réflexion économique originale. C’est un aspect essentiel de sa biographie. Mamadou Dia pense l’économie africaine avant même d’exercer le pouvoir. Il publie Contribution à l’étude du mouvement coopératif en Afrique noire, puis Réflexions sur l’économie de l’Afrique noire, avant de poursuivre sa réflexion avec L’économie africaine : études et problèmes nouveaux.
Il s’intéresse au mouvement coopératif et aux moyens de sortir les populations africaines de la dépendance économique. Ses réflexions sont également nourries par son séjour en France et par l’enseignement de l’économiste François Perroux.
La question fondamentale qui traverse sa pensée est celle-ci :
Comment transformer l’indépendance politique en véritable libération économique ?
Dans le système colonial, le paysan africain produit principalement pour alimenter une économie tournée vers l’extérieur. Le Sénégal, en particulier, repose largement sur la monoculture arachidière. Dia estime qu’il faut rompre avec cette logique.
Le paysan doit maîtriser une part plus importante du processus économique : produire, transformer, commercialiser, investir et organiser collectivement la production. D’où la place centrale accordée aux coopératives.
La coopérative n’est pas, dans son esprit, une simple structure économique. Elle représente un instrument d’émancipation. Elle doit permettre au paysan de passer du statut de fournisseur de matières premières à celui d’acteur économique organisé.
C’est dans cette perspective que s’affirme son idée d’un « socialisme africain ». Il ne s’agit pas, pour lui, de reproduire mécaniquement les modèles européens. Il cherche une voie enracinée dans les réalités africaines : solidarité, responsabilité collective, coopération, participation populaire, justice sociale et développement rural.
Cette pensée économique est indissociable d’une autre dimension de sa personnalité : sa foi. Mamadou Dia est profondément musulman. L’islam ne constitue pas pour lui un simple héritage familial. Il y voit également une source de valeurs morales et sociales.
Cette dimension prendra davantage de place dans ses écrits après sa sortie de prison. Ainsi se forme une conception globale de la société dans laquelle économie, politique, éducation, culture et spiritualité ne sont pas dissociées.
Parallèlement, sa carrière politique prend une dimension nationale. Le 14 novembre 1948, sous l’étiquette du BDS, Mamadou Dia est élu au Conseil de la République française comme représentant du Sénégal. Il obtient 18 voix sur 48.
Réélu le 18 mai 1952, avec 15 voix sur 52, il siège jusqu’au 7 février 1956, date à laquelle sa démission est acceptée après son élection comme député. Il siège au groupe des Indépendants d’Outre-mer.
En février 1953, lors du congrès des Indépendants d’Outre-mer tenu à Bobo-Dioulasso, qui réunit des délégués des territoires de l’Union française, Dia se voit confier le secrétariat général du comité de coordination. Cette responsabilité l’inscrit davantage dans un réseau politique dépassant les frontières du Sénégal.
Le 2 janvier 1956, aux élections législatives françaises, Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor sont élus députés du Sénégal sur la liste du BDS conduite par Senghor. La liste obtient les deux sièges à pourvoir dans le collège unique du Sénégal.
Dia démissionne alors du Conseil de la République ; sa démission est acceptée le 7 février 1956. Il siège au groupe des Indépendants d’Outre-mer.
Cette expérience parlementaire lui permet d’observer directement le fonctionnement politique de la puissance coloniale et renforce sa conviction que l’Afrique doit progressivement prendre en charge son propre destin.
En 1958, alors que se pose la question de l’avenir des territoires africains dans le cadre de la Communauté française, Dia adopte une position pragmatique. L’autonomie interne peut constituer une étape, mais elle ne saurait être une destination définitive.
La période transitoire doit être aussi brève que possible. Pour lui, coopération et indépendance ne sont pas nécessairement contradictoires. Tout dépend de la nature de la coopération : si elle est librement consentie, elle peut être utile ; si elle entretient une dépendance, elle devient une forme nouvelle de domination.
*Chapitre III : De l’autonomie à l’indépendance : le constructeur de l’État sénégalais*
L’évolution politique de Mamadou Dia s’accélère après l’adoption de la Loi-cadre de 1956. Il accède à la vice-présidence du Conseil de gouvernement du Sénégal, puis en assume la présidence en 1958. Cette période le place au cœur de la transformation des institutions sénégalaises.
L’étape suivante est celle de la Fédération du Mali. Au congrès de Bamako des 29 et 30 décembre 1958, les délégations du Sénégal, du Soudan, du Dahomey et de la Haute-Volta décident de constituer une fédération. Une assemblée constituante fédérale adopte le projet de constitution le 17 janvier 1959. Le Dahomey et la Haute-Volta ne ratifient finalement pas le texte.
La fédération du Mali ne réunit donc plus que le Sénégal et le Soudan français. Le gouvernement fédéral du Mali est investi le 4 avril 1959. Modibo Keïta en assume la présidence et Mamadou Dia la vice-présidence ; Léopold Sédar Senghor préside l’Assemblée fédérale.
Le projet fédéral correspond aux convictions de Dia : dépasser les frontières héritées de la colonisation, rapprocher les peuples africains et construire des ensembles politiques capables de peser davantage dans les relations internationales.
Le processus d’émancipation franchit une nouvelle étape avec les négociations engagées entre la Fédération du Mali et la France.
Le 4 avril 1960, à l’hôtel Matignon, à Paris, sont signés les accords portant transfert des compétences de la Communauté française à la Fédération du Mali.
Côté français, le signataire est Michel Debré, Premier ministre. Côté africain, les signatures sont celles de Modibo Keïta, président du gouvernement de la Fédération du Mali, et de Mamadou Dia, vice-président du gouvernement de la Fédération du Mali et président du Conseil de la République du Sénégal. Cet acte constitue l’un des grands moments de la marche vers l’indépendance.
La Fédération du Mali accède officiellement à la souveraineté internationale le 20 juin 1960. Mais l’expérience fédérale est de courte durée. Les divergences entre dirigeants sénégalais et soudanais s’exacerbent. La crise éclate dans la nuit du 19 au 20 août 1960. Le Sénégal se retire de la fédération.
L’Assemblée nationale sénégalaise proclame l’indépendance du pays le 20 août 1960. Ainsi, l’expérience fédérale prend fin.
Le Soudan français proclame à son tour son indépendance le 22 septembre 1960 et prend le nom de République du Mali.
Pour le Sénégal, une nouvelle étape commence. Le jeune État doit désormais organiser ses institutions, son administration, son économie et ses relations internationales. Un système institutionnel original est mis en place.
Léopold Sédar Senghor devient président de la République et Mamadou Dia président du Conseil. Le tandem qui avait accompagné la conquête politique du Sénégal se retrouve donc à la tête de l’État indépendant.
Pendant les premières années, la complémentarité semble fonctionner. Senghor incarne la nation et joue un rôle considérable dans les affaires diplomatiques. Dia dirige le gouvernement et concentre son action sur la transformation économique et sociale.
Mais cette répartition des responsabilités masque des divergences de fond. Dia veut accélérer la transformation de l’économie sénégalaise. Il entend réduire la dépendance à l’égard de l’économie arachidière et s’attaque aux mécanismes de l’économie de traite. Il défend les coopératives, l’autogestion, le développement rural et la participation populaire.
Pour lui, l’indépendance politique perdrait une part essentielle de sa signification si les structures économiques héritées de la colonisation demeuraient intactes. Le paysan doit pouvoir participer davantage à la gestion de la production, à la commercialisation et à l’investissement.
Cette politique rencontre des résistances. L’économie arachidière est profondément liée aux structures sociales et religieuses du Sénégal. Les confréries musulmanes occupent une place considérable dans la société. Dia, lui-même musulman pratiquant, n’est pas hostile à l’islam.
Mais sa volonté de réorganiser l’économie et de développer les coopératives bouleverse certains équilibres économiques, sociaux et politiques. La question économique rejoint ainsi celle du pouvoir. Le Sénégal indépendant devient le laboratoire d’une expérience politique et économique originale. Mais les tensions vont progressivement s’accumuler.
*Chapitre IV : La crise de décembre 1962, le procès et les années de prison*
Les relations entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia se détériorent petit à petit. Les divergences ne concernent plus seulement la politique économique. Elles touchent à la conception même du pouvoir, à l’équilibre institutionnel entre le président de la République et le président du Conseil, ainsi qu’à l’orientation politique du jeune État.
Le régime bicéphale, qui avait constitué un instrument efficace durant les deux premières années de l’indépendance, révèle ses fragilités.
Mamadou Dia exerce des responsabilités considérables en matière de politique économique et de défense. Il soutient une politique de développement planifié, de souveraineté économique et de transformation de l’économie de traite.
Son ambition est de diminuer la dépendance du Sénégal à l’égard des intérêts économiques extérieurs. Cette orientation inquiète certains milieux d’affaires.
La Chambre de commerce de Dakar, alors composée de 45 Français pour seulement 8 Sénégalais selon les données avancées dans les récits consacrés à cette période, est souvent citée pour illustrer la prépondérance étrangère dans l’économie sénégalaise de l’époque. Elle est présidée par Henri-Charles Gallenca, qui dirige également la Compagnie textile de l’Ouest africain (COTOA).
La dimension économique de la crise ne saurait toutefois être isolée de sa portée institutionnelle. C’est précisément l’imbrication de ces facteurs qui rend décembre 1962 si complexe.
Pour rappel, se sentant plus ou moins marginalisé par certains des amis de Mamadou Dia dont Valdiodio Ndiaye, Obèye Diop et Joseph Mbaye qui occupaient des postes ministériels que lui-même voulait contrôler, Senghor demanda à Dia de procéder à un remaniement ministériel qui intervient le 12 novembre 1962 :
Valdiodio Ndiaye quitta le ministère de l’Intérieur pour celui des Finances. Joseph Mbaye hérita des Transports et Télécommunications en lieu et place de l’Économie rurale. Obeye Diop, que Senghor n’avait plus en odeur de sainteté, quitta définitivement le Gouvernement.
Le hic, c’est que Mamadou Dia s’était plu à nommer ses proches : Ibrahima Sarr prit le ministère de l’Économie rurale, Alioune Tall celui de l’Information. Lui-même, chef du Gouvernement, s’offrit le ministère de la Défense et celui de la Sécurité, où il était secondé par Ousmane Alioune Sylla. Senghor accepta ce redéploiement ministériel la mort dans l’âme.
Entre les deux compagnons, la confiance est rompue. Le 14 décembre, une motion de censure contre le gouvernement de Mamadou Dia est déposée à l’Assemblée nationale. Le texte est officiellement introduit par Théophile James, alors député-maire de Gossas. Mais le rôle de Magatte Lô dans l’élaboration de la démarche mérite d’être souligné.
Selon le témoignage de Roland Colin, Magatte Lô fut l’un des principaux initiateurs de la motion ; il entreprit de recueillir les signatures des parlementaires acquis à cette initiative, avant d’en informer Senghor et Lamine Guèye.
La motion met en cause les entraves du Gouvernement aux prérogatives de l’Assemblée nationale et la situation exceptionnelle permettant au gouvernement de gouverner par décrets.
Dia, quant à lui, considère que la procédure engagée contre son gouvernement n’est pas conforme à l’esprit et aux dispositions constitutionnelles du régime. Il entend empêcher la réunion de l’Assemblée nationale. La gendarmerie nationale reçoit l’ordre d’en bloquer l’accès.
Le 17 décembre 1962, la crise prend la forme d’une véritable épreuve de force. Les députés sont interdits d’accéder à l’hémicycle. Quatre d’entre eux sont arrêtés par les forces de l’ordre. Il s’agit de :
* Ousmane Ngom, président du groupe parlementaire ;
* Abdoulaye Fofana ;
* Magatte Lô ;
* Moustapha Cissé.
Ces arrestations interviennent dans la matinée, alors que les forces de l’ordre procèdent à l’évacuation et au contrôle de l’Assemblée. Des sources consacrées aux événements situent ces interpellations vers 11 h 25.
Mais la tentative d’empêcher le vote ne produit pas l’effet recherché. Car, dans l’après-midi, les députés favorables à l’éviction de Mamadou Dia se retrouvent au domicile de Me Lamine Guéye, président de l’Assemblée nationale. La motion de censure y est adoptée par 47 voix sur 47 votants présents pour un effectif de 80 députés.
Les trente-trois autres parlementaires, demeurés fidèles à Mamadou Dia, ne participent pas à cette réunion. Cette précision numérique est essentielle pour éviter les confusions ultérieures : les 47 députés présents chez Me Lamine Guèye ont tous voté en faveur de la motion.
Les quatre députés arrêtés dans la matinée sont libérés dans la soirée par les parachutistes-commandos basés à Rufisque et commandés par l’intrépide capitaine Faustin Pereira, qui les a conduits auprès du président de l’Assemblée nationale.
La crise parlementaire se transforme alors en crise d’État. Dans la nuit du 17 au 18 décembre, la situation bascule. Le 18 décembre 1962, Mamadou Dia est arrêté avec plusieurs de ses principaux collaborateurs et compagnons politiques :
* Valdiodio Ndiaye, ministre des Finances ;
* Ibrahima Sarr, ministre du Développement ;
* Joseph Mbaye, ministre des Transports et Télécommunications ;
* Alioune Tall, ministre de l’Information.
Le pouvoir présente l’action de Mamadou Dia comme une tentative de coup d’État. Dia et ses défenseurs contestent cette qualification. Selon leur lecture, il s’agit avant tout d’un conflit constitutionnel, institutionnel et politique autour de la nature du régime.
Une certitude demeure : la crise de décembre 1962 constitue un tournant majeur de l’histoire politique du Sénégal. Le système bicéphale disparaît. Le pouvoir présidentiel de Senghor se renforce. Le régime politique du Sénégal entre dans une nouvelle phase.
Le processus judiciaire se poursuit en 1963. Mamadou Dia et ses compagnons sont traduits devant la Haute Cour de justice du Sénégal. Le procès s’ouvre le 7 mai 1963 et se poursuit jusqu’au 13 mai.
La Haute Cour est présidée par le magistrat Ousmane Goundiam, alors conseiller à la Cour suprême. Le procureur général est Ousmane Camara. La composition de la juridiction revêt une importance particulière. Les députés-juges titulaires sont désignés. Il s’agit de :
* Abbas Guèye ;
* Ansou Mandian ;
* Théophile James ;
* Mady Cissokho ;
* Alioune Niang ;
* Amadou Gorgui Samb.
Les juges suppléants :
* Étienne Carvalho ;
* Ndongo Malick Fall ;
* Oumar Mbacké ;
* Macodou Ndiaye ;
* Sanoussi Noba ;
* Ibra Abdoulaye Thiaw.
La présence de Théophile James parmi les juges titulaires mérite d’être relevée : il avait officiellement déposé, quelques mois auparavant, la motion de censure dirigée contre le gouvernement de Mamadou Dia.
La défense est assurée par plusieurs avocats sénégalais et français. Parmi eux figurent deux personnalités appelées à jouer, chacune dans son domaine, un rôle majeur dans l’histoire contemporaine : Robert Badinter et Abdoulaye Wade.
Au terme des débats, cinq catégories de faits sont retenues contre Mamadou Dia :
1. Avoir ordonné l’expulsion des députés de l’Assemblée nationale ;
2. Avoir ordonné l’arrestation de quatre députés sans mandat ;
3. Avoir fait couper les lignes téléphoniques du Palais présidentiel ;
4. Avoir usurpé et conservé illégalement l’autorité militaire ;
5. Avoir commis des actes arbitraires contre plusieurs citoyens en violation de la Constitution.
Ces chefs d’accusation s’inscrivent dans le contexte particulier de la crise institutionnelle de décembre 1962.
La défense conteste la qualification donnée aux actes du président du Conseil et soutient que ceux-ci doivent être replacés dans le cadre du conflit constitutionnel qui l’opposait au président de la République.
Malgré tout, le verdict est extrêmement sévère : Mamadou Dia est condamné à la détention perpétuelle dans une enceinte fortifiée.
Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sarr et Joseph Mbaye sont condamnés à vingt ans de détention criminelle.
Alioune Tall écope de cinq ans d’emprisonnement, avec dix ans d’interdiction de ses droits civiques.
Les condamnés sont détenus à Kédougou, dans l’est du Sénégal.
Une question importante demeure attachée au procès : les lourdes peines finalement prononcées correspondaient-elles aux réquisitions du ministère public ?
Des témoignages ultérieurs rapportent que le procureur général, Ousmane Camara, n’aurait pas requis les peines extrêmement lourdes prononcées. Cette question a contribué à alimenter, après le procès, les interrogations sur la portée politique de la procédure judiciaire.
Après le procès, Senghor et son camp lancent la chasse aux partisans de Mamadou Dia, communément appelés diaïstes :
*Aboubakry Kane, député, est arrêté et emprisonné à Saraya ;
* Mody Diagne, chef de cabinet de Mamadou Dia, déporté à Fongolimbi ;
* Mamadou Dramé, député, emprisonné à Salimata ;
* Mody Niane, inspecteur de l’enseignement, déporté à Missirah ;
* Amadou Malick Dia, commandant de cercle, emprisonné à Sédhiou ;
* Ndiogou Wack Ba, ancien député, déporté en Casamance ;
* Assane Diop Mapathé, conseiller de Mamadou Dia, incarcéré en Casamance ;
* Mamadou Sèye, député-maire de Tambacounda, déporté en Casamance ;
* Dâhâ Lamine Kane, chef d’arrondissement, déporté à Bounkiline.
Ils ont été détenus du 17 août 1963 au 3 mars 1964.
L’incarcération de Mamadou Dia s’étend du 13 mai 1963 au 27 mars 1974.
Tout de même, la prison ne met pas fin à son activité intellectuelle. Elle la transforme plutôt : Dia réfléchit, écrit, médite et prépare une œuvre qui prendra toute sa dimension après sa libération. Ses pensées politiques, publiées sous le titre « Mémoires d’un militant du tiers monde : si mémoire ne ment », constituent une source essentielle pour comprendre sa propre interprétation des événements.
Le titre est révélateur. Dia sait que l’histoire de décembre 1962 sera racontée par plusieurs camps et de différentes manières. Il entend donc laisser son propre témoignage.
L’historien doit cependant confronter cette mémoire autobiographique aux archives et aux récits des autres acteurs. C’est précisément de cette confrontation entre mémoire, témoignage et documentation que peut naître une compréhension plus équilibrée de l’événement.
En mars 1974, Mamadou Dia est enfin libéré. En 1976, il bénéficie de l’amnistie. Il retrouve la liberté, mais pas le pouvoir.
Le 27 mars 1974, après onze années de détention, Mamadou Dia retrouve la liberté à la suite de la grâce présidentielle décidée par Léopold Sédar Senghor.
Le soir même , il demande à être reçu par Senghor, son ancien compagnon politique. Il se rend alors au Palais de la République , à Dakar, où le maître des lieux l’attend. Après tant d’années de séparation, de confrontation et d’épreuve, les deux hommes se retrouvent face à face.
Selon le témoignage de Roland Colin — qui fut directeur de cabinet, puis conseiller spécial de Mamadou Dia — celui-ci s’avance vers Senghor, les bras ouverts, et lui lance, avec une familiarité qui restitue toute la profondeur de leur ancienne relation : *« Alors, Léopold, tu ne m’embrasses plus ? »*
La scène est à la fois simple et symbolique. Celui qui vient de passer un peu plus d’une décennie de sa vie en prison devant celui qui avait été son compagnon de lutte et qui était devenu son adversaire politique, ne manifeste ni esprit de revanche ni désir de régler des comptes. Quelle grandeur !
La rencontre ne se limite cependant pas à ces retrouvailles personnelles. Une conversation politique s’engage. Dia expose à Senghor sa conception de la suite de son engagement.
Il insiste notamment sur la nécessité d’impliquer davantage la société civile dans la vie publique et d’avancer vers une forme de démocratie participative. Il évoque également son projet de créer une Internationale africaine des Forces pour le Développement.
Senghor, selon Roland Colin, est quelque peu interloqué par cette volonté de Dia, à peine sorti de prison, de reprendre une activité politique et intellectuelle.
Il convient cependant de rappeler avec précision la nature de cette rencontre. Roland Colin parle davantage de « reprise de contact » que de réconciliation.
La rencontre constitue donc un moment de rapprochement humain et de dialogue politique, mais elle ne signifie pas l’effacement des divergences profondes qui avaient opposé les deux hommes.
Cette séquence possède une portée historique particulière. Elle montre que, malgré la fameuse rupture de 1962, les années de prison et la violence du conflit politique, le lien personnel entre Senghor et Dia n’avait pas totalement disparu.
Elle marque également le début de la dernière grande période de la vie de Mamadou Dia : celle d’un homme désormais privé du pouvoir, mais qui entend continuer à agir par la pensée, l’écriture, la réflexion économique, la démocratie participative et l’engagement en faveur de l’Afrique.
Après sa libération, Mamadou Dia ne renonce pas à l’action politique. À la fin des années 1970, il participe à la reconstruction de l’opposition autour de ses convictions socialistes et autogestionnaires.
En 1978, il contribue notamment à la création de la Coordination de l’opposition sénégalaise unie (COSU), qui cherche à regrouper plusieurs formations d’opposition, dont le Parti socialiste autogestionnaire, qui rassemble ses proches.
Avec l’évolution du système politique sénégalais, il fonde en 1981 le Mouvement démocratique populaire (MDP), héritier du courant socialiste autogestionnaire qu’il avait contribué à structurer. Le MDP entend prolonger son idéal de démocratie économique, de coopération et d’émancipation du monde rural.
Aux élections présidentielle et législatives du 27 février 1983, le grand Maodo effectue son retour personnel dans la compétition électorale. Candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette du MDP, il recueille 15 150 voix, soit 1,39 % des suffrages exprimés, et se classe troisième derrière Abdou Diouf et Abdoulaye Wade.
Aux élections législatives organisées le même jour, le MDP obtient 13 030 voix, soit 1,21 % des suffrages exprimés, sans obtenir de siège à l’Assemblée nationale.
À partir de 1988, Mamadou Dia ne se présente plus personnellement à l’élection présidentielle. Il privilégie désormais le rassemblement des forces de l’opposition plutôt que la poursuite d’une candidature personnelle. Il apporte notamment son soutien à Landing Savané, puis renouvelle cet appui lors de l’élection présidentielle de 1993.
Dans le même temps, le courant politique issu du MDP évolue vers le Mouvement pour le socialisme et l’unité (MSU), formation dirigée par Mamadou Dia et héritière du courant autogestionnaire.
Cette évolution traduit la volonté de maintenir l’idéal socialiste et autogestionnaire tout en recherchant des convergences plus larges entre les différentes composantes de l’opposition sénégalaise.
La stratégie de rassemblement atteint une nouvelle étape à l’approche de l’élection présidentielle de 2000. Mamadou Dia apporte alors son soutien à son ancien avocat, Me Abdoulaye Wade, dans le cadre de la dynamique de l’Alternance 2000.
La victoire du célèbre promoteur du libéralisme africain au second tour, le 19 mars 2000, met fin à quarante ans de domination du Parti socialiste et ouvre la première alternance présidentielle de l’histoire du Sénégal indépendant. Mamadou Dia ne retrouve cependant pas de fonction gouvernementale. Son engagement politique prend désormais une autre forme.
Ainsi, après avoir tenté, en 1983, de reconquérir directement le pouvoir par les suffrages , Dia choisit alors une autre voie : celle de la réflexion, de l’écriture et de la transmission.
Chapitre V : L’écrivain, le penseur et la postérité
La libération de Mamadou Dia ouvre la dernière grande période de son existence. Elle est moins spectaculaire politiquement, mais elle revêt une importance considérable sur le plan intellectuel.
Dia poursuit ses réflexions sur l’économie, l’Afrique, l’islam, le développement, la démocratie et les relations internationales. Il travaille également à la Banque mondiale et continue de s’intéresser aux questions de gestion et de développement.
Son œuvre prolonge les interrogations qui avaient accompagné son engagement politique. Il publie Émancipation des économies captives, Essais sur l’islam, Mémoires d’un militant du tiers monde : si mémoire ne ment, Le Sénégal trahi, Corbeille pour l’an 2000 et, en 2001, Afrique : le prix de la liberté.
Le titre de ce dernier ouvrage résume une partie essentielle de sa philosophie politique. Pour Dia, la liberté n’est pas un état acquis une fois pour toutes. Elle possède un prix, exige l’éducation, le travail, l’organisation, la responsabilité, la maîtrise des ressources et la transformation des structures économiques.
La question de l’« économie de traite » demeure au centre de cette pensée. Dia considère que l’Afrique ne peut parvenir à une véritable souveraineté si elle demeure enfermée dans une économie principalement tournée vers l’exportation de matières premières et dans laquelle les producteurs contrôlent insuffisamment la transformation et la commercialisation.
Le monde rural conserve donc une place centrale. Le paysan doit pouvoir participer à l’organisation de la production, à la commercialisation et à l’investissement.
Les coopératives, l’organisation collective et la responsabilisation des producteurs demeurent les instruments privilégiés de cette transformation.
Mais la pensée de Dia s’élargit progressivement. Ses ouvrages ultérieurs témoignent d’une réflexion sur l’islam, les civilisations africaines, le tiers-monde, la démocratie, le développement et les relations internationales.
L’économie n’est jamais séparée de la culture.
La politique n’est jamais séparée de la morale.
Le développement n’est jamais réduit à la croissance.
La liberté n’est jamais dissociée de la responsabilité.
C’est cette cohérence qui donne à son parcours intellectuel une profondeur particulière.
L’instituteur avait placé l’éducation au cœur de l’émancipation. Le militant avait cherché à organiser la participation politique des populations. L’économiste avait voulu libérer le producteur de la dépendance. L’homme d’État avait tenté de traduire cette vision dans l’action gouvernementale. Le prisonnier avait transformé l’épreuve en réflexion. L’écrivain avait entrepris de transmettre cette pensée aux générations suivantes. Tout se rejoint.
Mamadou Dia décède à Dakar le 25 janvier 2009. Il laisse derrière lui une mémoire complexe. Pour d’aucuns, il demeure l’un des pères de l’indépendance et un homme politique injustement écarté du pouvoir. Pour d’autres, il reste avant tout l’homme de la crise de 1962.
Mais, pour l’historien, il est plus intéressant que ces deux images contradictoires : il fut un homme de son époque, avec ses convictions, ses grandeurs, ses contradictions, ses choix, ses erreurs éventuelles et ses combats. Mais il fut surtout l’un des grands acteurs de la naissance du Sénégal moderne.
*Conclusion :
L’histoire de Mamadou Dia ne se laisse pas enfermer dans le récit d’une chute politique. Elle commence bien avant décembre 1962, dans une famille musulmane de Khombole, se poursuit dans les salles de classe de Saint-Louis, de Fissel et de Fatick, puis dans les arènes politiques du Sénégal colonial.
Elle traverse les combats électoraux de l’après-guerre, les débats sur l’avenir de l’Afrique française, les institutions de la République française, les aspirations à l’autonomie, la construction de la Fédération du Mali et les négociations qui conduisent à la souveraineté.
Elle se prolonge ensuite au sommet du jeune État sénégalais, où Mamadou Dia tente de traduire en actes une conviction qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie : l’indépendance politique n’a de sens que si elle ouvre la voie à l’émancipation économique, sociale et humaine. C’est cette idée qui donne sa cohérence à une trajectoire parfois tumultueuse.
L’instituteur avait compris que l’émancipation commençait par le savoir. Le militant avait compris qu’elle exigeait l’organisation des populations. Le parlementaire avait appris à affronter les mécanismes du pouvoir colonial. Le penseur de l’économie avait placé le paysan et le producteur au cœur du développement. Le négociateur de l’indépendance avait voulu faire de la souveraineté africaine une réalité politique. Le chef du gouvernement avait tenté de transformer cette vision en programme d’action. Le prisonnier, enfin, avait converti l’épreuve en réflexion et en écriture.
C’est pourquoi décembre 1962, aussi dramatique et déterminant soit-il, ne saurait constituer à lui seul la clé de lecture de sa vie. La crise fut une rupture.
#Elle fut aussi une épreuve de vérité. Elle révéla les contradictions du jeune État sénégalais, les fragilités d’un régime institutionnel inédit, les tensions entre souveraineté politique et héritages économiques, ainsi que les divergences de conception du pouvoir qui opposaient désormais les deux hommes ayant longtemps incarné, ensemble, le combat politique du Sénégal.
L’historien ne saurait trancher ces questions en se contentant de la mémoire de l’un ou du jugement de l’autre. Il lui appartient de confronter les témoignages, les archives, les décisions judiciaires, les correspondances, les discours et les récits ultérieurs.
C’est à ce prix seulement que la crise de 1962 peut être comprise dans toute sa complexité, sans transformer Mamadou Dia en martyr absolu ni en simple responsable d’une tentative de coup d’État.
La même exigence doit guider l’appréciation de son œuvre. Mamadou Dia n’a pas été un homme sans contradictions. Il a pu se tromper. Certaines de ses options économiques ont rencontré des résistances et certaines de ses conceptions politiques ont suscité de profondes controverses.
#Mais juger un homme d’État à la seule lumière de ses échecs serait oublier la puissance des questions qu’il a posées. Or ces questions demeurent étonnamment actuelles.
Que vaut une indépendance politique lorsque l’économie reste dépendante ?
Comment construire une souveraineté réelle lorsque la production, la transformation et la commercialisation échappent largement aux producteurs ?
Comment faire du paysan non plus le simple fournisseur de matières premières, mais un véritable acteur du développement ?
Comment concilier croissance économique, justice sociale, responsabilité collective et dignité humaine ?
Comment construire des États africains capables de coopérer sans renoncer à leur liberté de décision ?
Ces interrogations traversent l’œuvre de Mamadou Dia depuis ses premiers écrits sur le mouvement coopératif jusqu’à ses réflexions tardives sur l’Afrique, l’islam, la démocratie et le développement.
Son parcours témoigne également d’une conception singulière de l’engagement politique. Après avoir connu les honneurs du pouvoir, la disgrâce, la prison et l’exclusion, il ne choisit ni le silence ni la vengeance. Il reprend la parole. Il écrit. Il milite. Il participe à la recomposition de l’opposition. Il se présente à nouveau devant les électeurs. Puis, avec l’âge, il privilégie davantage la réflexion, le rassemblement et la transmission.
Et lorsque, le 27 mars 1974, quelques heures après sa libération, il retrouve Léopold Sédar Senghor, il choisit le geste humain plutôt que la revanche. La formule qu’il lui adresse — « Alors, Léopold, tu ne m’embrasses plus ? » — possède, au-delà de sa simplicité, une force symbolique singulière.
Elle rappelle qu’une grande histoire politique peut opposer des hommes sans effacer nécessairement ce qui les avait unis.
Mamadou Dia appartient ainsi à cette génération africaine qui a dû penser et construire simultanément la liberté politique, l’État, l’économie et l’identité nationale.
Cette génération n’a pas reçu de modèle achevé. Elle a dû expérimenter, improviser, choisir, parfois se tromper, souvent affronter des contradictions considérables.
C’est pourquoi il serait anachronique de mesurer son action uniquement avec les catégories politiques d’aujourd’hui. Il faut le replacer dans son temps, dans les contraintes de la décolonisation, dans les rapports de force de l’Afrique occidentale française, dans les héritages de l’économie coloniale et dans les espoirs immenses suscités par les indépendances.
À cette condition, son itinéraire prend toute sa dimension. Mamadou Dia fut à la fois un homme de combat et un homme de réflexion.
Il fut un homme d’État, mais aussi un homme de terrain.
Il fut un socialiste africain, sans être un simple imitateur des modèles étrangers.
Il fut un musulman convaincu, pour qui la morale devait conserver une place dans la conduite des affaires publiques.
Il fut un défenseur du monde rural, un promoteur de la coopération et un penseur de la souveraineté économique.
Il fut aussi un homme vaincu politiquement qui refusa de considérer sa défaite comme la fin de son histoire. Un homme résiliant !
Sa vie rappelle ainsi une vérité essentielle : l’émancipation d’un peuple ne se résume jamais à l’accession au pouvoir d’une génération. Elle est une œuvre longue, fragile et inachevée, qui exige l’éducation, la conscience, l’organisation, la souveraineté économique, la justice sociale et la responsabilité collective.
C’est peut-être là que réside le véritable héritage de Mamadou Dia. Non pas dans la nostalgie d’un pouvoir perdu. Non plus dans la seule controverse de décembre 1962, dans une certaine idée de l’Afrique : une Afrique qui ne se contente pas d’être juridiquement indépendante, une Afrique qui veut maîtriser son économie, valoriser ses ressources, organiser ses producteurs, instruire sa jeunesse, assumer son histoire et participer librement à la construction du monde.
Mamadou Dia a consacré près d’un siècle de sa vie à cette ambition. Il n’en a pas apporté toutes les réponses. Il n’a pas toujours eu raison. Il n’a pas toujours réussi.
Mais il a contribué, avec une rare constance, à poser les questions fondamentales de la liberté africaine. C’est pourquoi son œuvre mérite d’être relue au-delà des passions partisanes et des affrontements de mémoire.
Mamadou Dia ne fut pas seulement l’homme de décembre 1962. Il fut l’un des hommes qui, au Sénégal et en Afrique, ont voulu donner à l’indépendance un contenu économique, social, moral et humain.
Et c’est à cette œuvre, plus vaste que sa chute, plus durable que ses fonctions et plus profonde que les querelles de son époque, que l’histoire doit désormais rendre sa juste place.
*Harouna Amadou LY*
*alias Haroun Rassoul*